Deux Clowns

▴ Rencontre avec Juan Martinez

[2020] À l’heure où les théâtres restent fermés, on continue à préparer la saison prochaine en espérant que la vie reprendra. Un des spectacles jeune public qui est à l’agenda de la saison 2020-2021 au BRASS s’intitule La femme à Barbe. Juan Martinez l’a mis en scène, il nous parle de l’art du clown aujourd’hui, et de l’importance de la culture dans cette période de crise particulièrement terrible pour le spectacle vivant.

Peux-tu nous résumer l’histoire que raconte ton spectacle ?

C’est l’histoire de Frida, une femme à barbe lassée d’être une bête de foire. Elle veut marquer les esprits par son talent d’actrice et non par son apparence. Elle en parle à Adam, un personnage naïf, avec qui elle tentera de jouer quelques grandes scènes du répertoire : Roméo et Juliette, Cyrano de Bergerac, Phèdre… J’ai proposé à Delphine Vegiotti et Nicolas Laine d’en faire un spectacle qui allie théâtre et art clownesque.

 

Ce spectacle s’est construit collectivement. Comment ça se passe, « l’écriture au plateau » ?

On utilise le clown comme outil d’improvisation. Se mettre dans la posture de clown, pour un acteur, ça permet d’explorer tout ce qu’on vit sur le moment, les sentiments, les impressions qui nous traversent discrètement. Je regardais Delphine et Nicolas improviser, je les filmais, et puis je repérais des passages qui m’intéressaient. Je les réécrivais. Ensuite je leur donnais un texte qu’ils apprenaient, et par dessus lequel ils improvisaient de nouveau. Je re-filmais puis ré-agençais. C’est comme ça qu’on est arrivé à quelque chose qui est à la fois disparate et cohérent. En définitive, il s’agit d’une véritable écriture collective, où tout le monde apporte une touche de son univers.

« C’est la force du théâtre, et de la culture en général : nous tissons des liens, nous rapprochons les gens. »

 

Il y a beaucoup de thématiques qui traversent la pièce. Il y a la question de la transmission de la culture, de l’amour pour la scène, de l’amour tout court, de la souffrance d’être différent·e, l’idée de ne pas renoncer à ses rêves… Quel est selon toi le sujet le plus important de ce spectacle ?

Je pense que c’est le vivre-ensemble. Ça peut sembler bateau, mais c’est ça. Nous avons tous une histoire, une trajectoire différente mais ce qui est important, c’est comment les vraies rencontres nous transforment. Et je ne pense pas seulement à la rencontre entre les deux clowns, je pense aussi à celle entre les comédien·nes et les jeunes spectateur·ices. Il y a dans l’art du clown une interaction essentielle avec le public ; et avec le jeune public, cette rencontre est très forte.

 

C’est la force du théâtre, de rapprocher les gens ?

Oui, celle du théâtre et de la culture en général : nous tissons des liens. Il est frappant de voir à quel point les collaborations se multiplient entre flamands, wallons et germanophones, alors que dans le politique ça pousse vers la séparation. D’où l’inquiétude générale dans le secteur de la culture, non seulement nous avons besoin de la présence du spectateur pour vivre, mais nous ne sommes pas une priorité, probablement parce que le climat est plus à la séparation qu’au vivre-ensemble.

 

« Ce qui reste très intéressant avec le clown, c’est qu’il s’agit d’ un masque qui nous permet d’assumer nos émotions, notre violence, nos désirs inavoués. »

 

Tu disais qu’avec le jeune public, la rencontre est particulièrement forte avec le jeune public. À cause de la sincérité des enfants ?

Ils ont une spontanéité que les adultes ont pour la plupart perdue. Les enfants manifestent tout. S’ils sont dégoûtés, s’ils trouvent quelque chose drôle, stupide… ils le diront. Et cela nourrit le spectacle. Même s’ils chahutent, parlent, jouent, ils sont avec nous. Être un·e spectateur·ice c’est aussi ça.

Comment expliques-tu que le clown continue à nous parler, à travers les époques ?

Je pense qu’il se réinvente périodiquement. Ce qui reste très intéressant avec le clown, c’est qu’il s’agit d’ un masque qui nous permet d’assumer nos émotions, notre violence, nos désirs inavoués. Si tu rêves d’être acteur de cinéma ou président de la République, ce n’est pas facile à assumer publiquement et souvent tu n’en parles pas, par peur du ridicule. Mais si tu mets un nez de clown, tu peux en parler librement et tout devient objet de jeu, de rire et d’émerveillement. Si tu as une grande colère en toi, en mettant un gros nez rouge, tu fais rire. Alors tu peux permettre à cette colère de s’exprimer sans blesser personne. En résumé, avec ce masque, tu peux rester connecté·e à tes émotions, mais tu n’es pas dangereux·se. En cela, je trouve que le clown et le théâtre seront toujours utiles.

© Nicolas Bomal