
▲ Le BRASS à Forest : résister, réinventer et raviver un patrimoine industriel bruxellois, entre mémoire vive, création artistique et engagement citoyen
À Forest, au cœur de Bruxelles, se dresse une silhouette architecturale qui semble défier le passage du temps. C’est le bâtiment de l’ancienne Brasserie Wielemans-Ceuppens — une véritable cathédrale industrielle qui ne produit plus de bière aujourd’hui, mais qui « brasse » désormais des projets artistiques, des idées citoyennes et des liens sociaux indispensables. Ce lieu est un miraculé de l’urbanisme. Menacé de démolition totale en 1988, il fut sauvé par une mobilisation citoyenne historique, puis réinventé en centre culturel en 2008 par la Commune de Forest avec le soutien de la Région, de Beliris et de l’Union Européenne. Implanté dans un quartier populaire et multiculturel, bordant un marais urbain né d’une suspension de chantier et aujourd’hui en voie de sanctuarisation, le BRASS joue un rôle essentiel dans l’accès à la culture pour tous. Il incarne un lien vivant entre la mémoire industrielle, vitalité artistique, réflexion écologique et engagement citoyen.
▲ Résister : sauver un patrimoine en péril — l’héritage vivant de Guido Vanderhulst
L’histoire de cette résistance débute en 1881. Les héritiers de la famille Wielemans-Ceuppens inaugurent alors leur première salle de brassage : un édifice de briques, soutenu par des poutres métalliques et des toits en ardoise. C’est le début d’un âge d’or pour une brasserie dont les bières seront bientôt exportées dans toute l’Europe et bien au-delà des frontières. Pendant des décennies, le site vibre au rythme de la production. Mais en 1988, la fermeture menace de transformer ce fleuron en poussière. Guido Vanderhulst, ardent défenseur du patrimoine industriel, mobilise alors les habitant·es et les décideurs pour empêcher la destruction. Il affirmait avec conviction : « Un patrimoine n’a de sens que pour les populations vivantes, dans une démarche où les acteurs présents articulent l’avenir au passé. » Ce combat permet la sauvegarde définitive du site. En 2001, la Région en fait l’acquisition et en 2008, la partie la plus ancienne devient le BRASS, Centre Culturel de Forest. À quelques mètres de là, l’histoire se répète avec le Marais Wiels, un écosystème sauvage né par hasard après l’arrêt d’un chantier en 2008. Chéri par les riverains pour sa biodiversité, sa sanctuarisation récente par la Région marque une victoire décisive pour l’intégrité du site.
▲ Réinventer et raviver : de la machine à la mémoire vive
Le BRASS n’a pas été seulement restauré pour devenir un musée ; il a été réinventé pour devenir un espace de création. Entre 2005 et 2008, les bâtiments classés subissent une rénovation profonde, mais l’âme mécanique du lieu restait à réactiver. En 2015, grâce à l’impulsion de Guido Vanderhulst, de l’association Bruxelles Fabrique et du soutien d’Europa Nostra — qui finance cette restauration technologique unique en Europe — les machines historiques sont réhabilitées. Plus qu’un geste technique, c’est un acte symbolique fort : les machines, désormais visibles, servent de pont entre le passé ouvrier et le présent artistique. Elles ont été restaurées par des personnes en parcours d’insertion socioprofessionnelle, prouvant que réinventer le patrimoine, c’est aussi reconstruire l’humain. Autour de ce cœur d’acier retrouvé, le BRASS active sa « mémoire vive » à travers des cycles d’expositions qui racontent l’histoire humaine du quartier :
> “Mémoire Active” (2018–2019) : une série de 14 portraits d’ouvriers et d’habitants exposés au cœur même des machines préservées, redonnant un visage humain au métal.
> “Marais Wiels, regards croisés” (2020) : une exploration pluridisciplinaire de la biodiversité urbaine, mêlant photographies et témoignages de résistance écologique.
> “Marais Wiels” (janvier–février 2025) : une mise en avant des initiatives citoyennes actuelles, avec des ateliers et des visites thématiques.
Ces expositions prouvent que le lien entre le bâti industriel du BRASS et l’eau sauvage du marais n’est pas accidentel : c’est un lien de résistance, de mémoire et de réinvention collective.
▲ Parcours sonore et vidéo — du patrimoine industriel au patrimoine naturel
Suivez notre projet immersif reliant l’histoire industrielle de la brasserie au destin écologique du marais Wiels. Ce projet vise à rendre sensible la transition entre le fer et le vivant. Accessible via Google Drive et à travers une signalétique au Wiels et au BRASS, ce parcours de médiation innovant comprend déjà :
> Enregistrements sonores : des captations mêlant les chants d’oiseaux du marais, les bruits mécaniques fantômes et les témoignages historiques de Guido Vanderhulst.
> Vidéos documentaires : des portraits d’acteurs clés, comme l’architecte Adrien Blomme ou Elena, surnommée la « fée du marais » par les habitants.
> Parcours physique et numérique : un itinéraire jalonné de QR codes entre le centre culturel et le marais, bientôt disponible également en anglais pour un rayonnement européen.
▲ Le BRASS, un patrimoine vivant qui bat au rythme de ses habitant·es
Le BRASS n’est pas un monument froid ou figé dans le passé ; c’est un organisme vivant qui active la mémoire artistique et l’engagement citoyen au quotidien. Il ne se contente pas de préserver le passé, il le réactive pour mieux le partager avec les générations futures. Il incarne la résistance visionnaire de Guido Vanderhulst, qui a cru avec force qu’un patrimoine n’a de sens que s’il est habité et transformé par et pour les habitants.
Cette résistance se prolonge aujourd’hui dans la sauvegarde du marais Wiels, ce patrimoine naturel fragile désormais protégé par la volonté publique. Il incarne la réinvention portée par l’expertise d’Europa Nostra et le savoir-faire des travailleurs en insertion. Enfin, il incarne le ravivage permanent des récits et des sons que notre futur parcours sonore permettra de diffuser. Le BRASS raconte l’histoire d’une Europe des citoyens qui refusent l’oubli et choisissent de se réinventer ensemble, au son des vieilles machines et au murmure de l’eau d’un marais préservé.

De la brasserie au BRASS, un peu d’Histoire…
1862
Lambert Wielemans et Ida Constance Ceuppens reprennent un commerce de bière.
1879
Après le décès de Lambert, Constance et ses fils achètent à Forest un terrain près d’un chemin de fer pour construire leur propre brasserie. Le terrain se situe au-dessus d’une nappe phréatique qui sera utile pour alimenter la production en eau.
1881
Inauguration du premier bâtiment brassicole près du chemin de fer.
1882
Un grand parc artificiel liant Saint-Gilles à Forest ouvre ses portes au public tout près du terrain des Wielemans. Financé par Leopold II, il est d’abord nommé Parc du midi, avant de prendre le nom de Parc de Forest à partir de 1913.
1883
Constance Ceuppens décède à son tour. Les fils gardent le double nom Wielemans-Ceuppens pour lui rendre hommage.
1889
Les Wielemans achètent le bâtiment de la Caisse Générale d’Epargne et de Retraite (CGER) situé place De Brouckère et en font le Café Métropole, futur Hôtel Métropole. La façade de la CGER sera acheminée sur le terrain de Forest et apposée sur un bâtiment de bureaux. Ce nouveau bâtiment est communément nommé Métropole.
1900—1960
Âge d’or de l’entreprise Wielemans qui devient la brasserie la plus florissante d’Europe. Elle s’étendra sur près de 4 hectares.
1903
Une deuxième salle de brassage est construite équipée de machines frigorifiques pour la production de bière à basse fermentation. Le bâtiment se nomme aujourd’hui BRASS.
1930
Construction de la troisième salle de brassage par l’architecte Adrien Blomme. C’est son nom qui sera choisi pour le bâtiment.
1940
Contrainte par l’occupation allemande de produire une bière inférieure en qualité, Wielemans dépose la marque Wiel’s. Elle deviendra pourtant un produit phare de l’entreprise.
1970
La concurrence avec la grande distribution devient difficile pour les brasseries bruxelloises. Les frères Wielemans parient sur la distribution dans les cafés et à domicile plutôt que dans les nouveaux supermarchés. L’entreprise ne parvient pas à produire autant et à distribuer aussi rapidement que les nouvelles industries, elle perd du terrain.
1978
La société est vendue au groupe Artois, grand concurrent, qui réduit progressivement la production.
1988
La brasserie ferme définitivement. Artois décide de détruire les bâtiments. Le Blomme, le BRASS et la façade du Métropole sont néanmoins sauvés et classés.
2001
La Région de Bruxelles-Capitale devient propriétaire du Blomme et du BRASS. La commune de Forest pourra exploiter le second. Le Métropole appartient à un groupe privé.
2005—2008
Rénovation de deux des bâtiments classés BRASS et Blomme.
2007
Le centre d’art contemporain WIELS ouvre ses portes dans le Blomme. Il tient son nom de la bière Wiel’s. Le Centre Culturel de Forest et la bibliothèque néerlandophone (aujourd’hui Bib Vorst) s’installent dans le bâtiment BRASS. Le Centre Culturel adopte alors le nom du bâtiment comme nom propre.
2008
Des percées sur le terrain proche du Métropole font jaillir l’eau de la nappe phréatique. La zone d’eau engendrée est baptisée Marais Wiels par les habitants. Elle porte depuis une végétation et une faune luxuriantes.
Pour les curieux·ses, un pdf plus complet sur l’Histoire du lieu, qui reprend le texte de l’exposition « Mémoire active (1879-2019 : Quartier Wiels, des brasseries aux dynamiques citoyennes) » est téléchargeable en cliquant ici.
Entretiens sonores avec des acteur·ices·s de cette Histoire :
Guido Vanderhulst, fondateur de La Fonderie et de Bruxelles Fabriques
Filippo Cacciato, ouvrier Wielemans pendant 38 ans
Edouard Soukiassian, carrossier Wielemans pendant 27 ans
Alain Hendricks, livreur Wielemans pendant 14 ans
Celina El Bakkali, habitante du quartier depuis 38 ans, ancienne coiffeuse et collectionneuse