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Intérêts
Duo autour d’une devinette

▴ Rencontre avec Emmanuel De Candido et Pierre Solot

[2019] Ils sont complices depuis belle lurette, et pendant trois ans, ils se sont documentés et ont répété (notamment à l’Abbaye de Forest) pour créer Pourquoi Jessica a-t-elle quitté Brandon ? : Emmanuel De Candido (comédien, metteur en scène) et Pierre Solot (pianiste) joueront ce spectacle fin novembre au BRASS. Une enquête qui, comme son titre ne l’indique pas, interroge notre rapport au numérique, à travers l’histoire vraie d’un pilote de drone américain devenu lanceur d’alerte.

Comment commence le spectacle ? Par la fin de l’histoire ?

Pierre – Tout commence dans un café Starbucks, Jessica et Brandon sont assis face à face. Jessica a cette phrase terrible : « Brandon, ou bien tu parles, ou bien je te quitte. » Brandon se retrouve face à un dilemme et il décide de dire toute la vérité. Jessica le quitte.

C’est à partir de cette anecdote que vous commencez une sorte de conférence gesticulée aux allures de puzzle, qui va dévoiler pièce après pièce cette « vérité »…

Pierre – On a pris comme point de départ cette scène de couple fictive, d’apparence insignifiante, parce qu’elle fait écho à des situations familières que tout le monde connaît. En réalité, cette anecdote nous permet de lancer notre enquête, une enquête qui nous amène à dépeindre le portrait d’une génération née dans les années 1980.
Emmanuel – En décrivant cette génération, à savoir celle de Brandon mais aussi celle de Pierrot et la mienne, on évoque l’éclosion du numérique, notre rapport à des écrans devenus omniprésents, et la place de la technologie dans nos vies. Parler du monde de Brandon, par exemple des jeux vidéo auxquels il jouait (et auxquels nous jouions) permet d’aborder d’autres sujets plus graves au fil du spectacle.

Que pouvez-vous nous dire de ces sujets graves, dont la révélation a provoqué la rupture de Brandon et Jessica ?

Pierre – Houlà ! Attention, spoiler ! Ok, spoilons… Dans ce café Starbucks, Brandon avoue à Jessica qu’il a travaillé cinq ans pour l’armée américaine ; depuis un container climatisé en plein désert du Nouveau-Mexique, il dirigeait à distance des drones qui survolaient l’Irak et l’Afghanistan, participant à un programme secret d’assassinats ciblés qui n’épargnaient pas toujours les victimes civiles.

C’est suite à cette expérience étrange entre gamer et tueur que Brandon est devenu lanceur d’alerte…

Emmanuel – Un jour Brandon s’écroule, pris de convulsions. Un médecin lui diagnostique un syndrome de choc post-traumatique et une dépression grave. Brandon quitte l’armée, et commence alors à raconter son expérience dans les médias, à mettre en cause, par son récit, la notion de « guerre propre ». Car même avec les technologies d’armement de pointe et les campagnes de communication censées nous rassurer, les dommages collatéraux restent effarants !

Si vous évoquez des sujets politiques, il y a aussi dans votre spectacle une dimension ludique et interactive, comme dans un jeu de piste…

Emmanuel – Oui, on adore le thriller et il y a de ça dans notre spectacle ! En filigrane, ça traduit aussi une envie de notre part d’éveiller la curiosité des spectateurs, de stimuler leur esprit critique, de faire d’eux des enquêteurs, de leur dire : ouvrez vos yeux et vos oreilles, observez le monde qui vous entoure !
Pierre – …D’ailleurs, les questions qui se posent dans le contexte américain sont complètement d’actualité en Europe et en Belgique ! Des millions d’euros sont dépensés par l’État belge pour acquérir de l’armement de pointe aujourd’hui, dont des drones, sans qu’on aborde les questions éthiques relatives à ce type de matériel. L’absence de débat public sur le sujet nous semble gravissime.

« Tout dans l’histoire de Brandon nous amène à réfléchir autrement à la manière dont la réalité et le monde virtuel sont entrelacés. »

Qu’est-ce que votre spectacle raconte de la frontière entre le monde réel et le monde virtuel ?

Emmanuel – Il nous semble important de ne pas penser le réel comme opposé au virtuel. Brandon a souvent été accusé de lâcheté, notamment par d’autres vétérans, parce qu’il ne combattait pas sur le terrain, mais derrière un écran. Or, ce que son trauma prouve, c’est que même devant un moniteur vidéo, il était très proche des personnes qu’il avait ordre de tuer. Ses actions (et leur impact) étaient bien réelles ! Il y a une étrange proximité, intimité, qui est rendue possible techniquement grâce au numérique. En définitive, tout dans l’histoire de Brandon nous amène à penser autrement la manière dont réel et virtuel sont entrelacés, imbriqués.